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mardi 25 novembre 2014

Solidarité pastorale

Mes recherches m’ont entraîné depuis quelques temps dans le Languedoc, aux confins du Rouergue, dans un groupe de paroisses autour d’Ornaisons et de Lézignan. De ces paroisses sont en effet issus une bonne partie des ancêtres de mon épouse du côté de sa grand-mère paternelle.

Ces recherches sont passionnantes pour moi car non seulement c’est une région que je n’avais encore jamais explorée généalogiquement parlant, mais encore j’ai découvert des ramifications de cette branche à Marseille et vers Rodez, ce qui démontre, une fois de plus, que certains de nos ancêtres pouvaient être amenés à se déplacer sur de longues distances.

Lors de l’épluchage des registres paroissiaux de Ribaute, petite paroisse située à une douzaine de kilomètres au sud-ouest de Lézignan, je suis tombé sur un document assez étonnant. Il s’agit d’un courrier adressé par monsieur Bréjal, curé de Fabrezan à son collègue le curé de Ribaute.

Ribaute - Camplong - Fabrezan (source Google Maps)


En voici la teneur.



"A Fabrezan ce 20° Xbre 1763

Monsieur,

Paul Labadié, jardinier de Camplong vint me trouver hier dix-neuf du courant pour me prier de lui baptiser un enfant disant que la rivière ne pouvait pas se passer.
Je fus voir la rivière et je vis effectivement qu’il y avait du danger et étant surtout embarrassé d’un enfant. En conséquence je lui dis que j’étais votre bon ami et que tout ce que je pouvais faire pour vous rendre service je le faisais de nuit et de jour et qu’il n’avait qu’à m’apporter l’enfant et que je le baptiserais et que j’espérais bien que vous ne désapprouveriez pas ma conduite faisant pour vous ce que je voudrais qu’on fît pour moi.
En effet on m’a apporté ce matin l’enfant en question et je l’ai baptisé, vous pouvez être tranquille là-dessus et quand il y aura occasion de vous être utile vous pouvez croire que je serai toujours prêt à le faire.
Il m’a même dit qu’il avait deux enfants dans la maison malades d’une maladie qui se communique et dont plusieurs en meurent.
A la vérité, j’avais samedi dernier donné un certificat à ceux qui devaient être parrain et marraine comme ils avaient satisfait à leur devoir pascal, mais ils sont revenus disant qu’ils n’avaient osé passer l’eau de sorte que ledit Paul Labadié a été obligé d’en nommer de nouveaux, ceux qu’il avait choisis ne se trouvant pas quand il est arrivé dans la paroisse.
J’ai l’honneur d’être avec un parfait attachement
Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
Lebrejal, curé"



Ce courrier, outre son caractère anecdotique nous apprend plusieurs choses intéressantes.

Premièrement, il existait une solidarité entre prêtres, même si on peut imaginer une certaine rivalité du fait des revenus générés par leur cure. En l’espèce, la paroisse de Fabrezan est beaucoup plus importante que celle de Ribaute ce qui signifie donc qu’a priori le curé de Fabrezan était plus riche que son collègue de Ribaute. Pourtant, il lui a « pris » un baptême ce qui pourrait être à l’origine d’un manque à gagner pour ce dernier. Certains diront que je fais du mauvais esprit, mais la nature humaine étant ce qu’elle est, on peut tout imaginer …

Ensuite, si on regarde l’histoire racontée dans ce courrier et qu’on observe la géographie, on comprend ce qui s’est passé. Nous sommes en décembre, l’Orbieu, la rivière qui serpente dans la vallée et qui traverse Ribaute, Camplong et Fabrezan est fortement alimentée par les dizaines de rivières qui coulent depuis les monts environnant. On imagine donc qu’en hiver, l’Orbieu devait être en crue et Ribaute se situant rive droite, tandis que Camplong et Fabrezan se trouvaient rive gauche, Ribaute devait être coupée du monde pendant plusieurs semaines par an.

Si on s’intéresse à la famille de Paul Labadié sur la paroisse de Ribaute, on trouve que celui-ci, avant la naissance de son petit enfant, a déjà eu au trois enfants de son union avec Elisabeth Espardeille :
  • Catherine, née le 14 avril 1759
  • Marie Thérèse, née le 6 janvier 1761
  • Jeanne Anne, née le 25 juillet 1762

Effectivement, Paul Labadié est bien jardinier, mais tous ces baptêmes précédents ont eu lieu à Ribaute, ce qui signifie que soit il a déménagé dans la commune de Camplong entre 1762 et 1763, soit qu’il s’y trouvait au moment de la naissance de son nouvel enfant. A ce stade, l’énigme reste entière, même si quelques éléments décrits plus loin nous apportent quelques éclaircissements.

Ce document décrit également une tranche de vie de nos ancêtres : les conditions de vie dépendant de la nature, la précarité de la vie avec les deux enfants malades, les conditions à réunir pour être parrain ou marraine avec le poids de la religion dans la vie de tous les jours.

Pour finir sur la famille Labadié/Espardeille, on peut dire que le destin s’est acharné sur elle dans la mesure où sur la paroisse de Ribaute, on relève les décès suivants :
  • Marie, décédée le 26 janvier 1759 à l’âge de 14 mois
  • Paul, décédé le 19 septembre 1759 à l’âge de 4 ans
  • Raymond, décédé le 2 août 1760 à l’âge de 7 ans
  • Marie Thérèse, décédée le 9 octobre 1762 à l’âge de 21 mois
  • Jeanne Anne Rosalie, décédée le 9 août 1763 à l’âge de 2 ans

Il est par ailleurs indiqué que Paul et Raymond sont nés à Fabrezan où leur père était jardinier et sur l’acte de décès de Marie, on apprend que Paul Labadié, originaire de Fabrezan est à Ribaute depuis 4 mois.  Quant à l’acte de décès de Jeanne Anne Rosalie, il nous apprend que les parents sont de Camplong.

Ces informations nous permettent de déterminer le trajet de Paul Labadié et de son épouse puisqu’ils étaient d’abord à Fabrezan jusqu’au printemps 1759, date à laquelle ils ont migré à Ribaute, où sont nées leurs trois filles Catherine, Marie Thérèse et Jeanne Anne Rosalie. Mais ils ne sont restés dans cette paroisse que jusqu’en 1763 puisque Jeanne Anne Rosalie  est décédée à Camplong et que l’enfant dont le courrier cité plus haut est le sujet y est né.

Reste à savoir pourquoi le curé de Fabrezan a averti son collègue de Ribaute de ce baptême puisque d’après ce qu’on comprend, les parents n’y habitaient plus …

Pour finir sur une note plus positive, je n’ai pas retrouvé d’actes de décès de Catherine Labadié ni d’un autre enfant de la famille dans les années qui ont suivi 1763. Cela signifie soit que la famille a encore déménagé, soit que ces enfants ont survécu.


Quoiqu’il en soit, cela montre qu’un document a priori anodin peut se révéler riche d’informations car il apporte un éclairage précis sur la vie de nos paroisses. On peut donc compléter une généalogie avec ces éléments et même trouver des indices pour découvrir où un de nos ancêtres habitait et le suivre « à la trace ».

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mardi 4 novembre 2014

Nouvelles du front


Il y a des vacances plus enrichissantes que d’autres et il y a des vacances qui réservent des surprises inattendues. Dans les deux cas, on ne regrette pas d’avoir dû quitter le confort de son bureau pour aller passer quelques temps en d’autres lieux où les conditions pour la recherche généalogique sont moins bonnes.

Dans le cas présent, les dernières vacances ont été extrêmement profitables puisque j’ai eu l’occasion de découvrir une mallette dans laquelle étaient stockées depuis près d’un siècle, les courriers qu’un des arrières-grands-pères de mon épouse a envoyé à sa femme, depuis sa mobilisation jusqu’à quelques semaines de sa mort le 29 octobre 1915.

François Dalbert Chauvit 1886-1915


J’ai déjà longuement parlé de cet homme, François Dalbert Chauvit, fauché à 29 ans par cette guerre terrible. Il se trouve qu’il est resté dans la mémoire familiale comme une sorte de héros car son décès est la conséquence d’une blessure qu’il aurait reçue en protégeant les hommes dont il avait la responsabilité. Ce dernier point est incertain dans la mesure où je ne dispose d’aucun document sur les circonstances exactes dans lesquelles il a été blessé.
En revanche, en fouillant les archives familiales, je découvre un homme de son époque, avec ses convictions et son caractère, et tout cela est d’une richesse infinie.

D’ailleurs, j’envisage, aux prochaines vacances, de scanner méthodiquement tous les courriers mentionnés plus haut, pour les classer chronologiquement et les transcrire afin de proposer aux descendants de François Dalbert Chauvit une sorte de témoignage de la guerre vu depuis un caporal de l’Armée Française …

Pour donner un aperçu de la teneur de ses courriers, en voici deux qui se suivent dans le temps puisqu’ils sont datés respectivement  du 13 et du 15 février 1915. Pour situer ces courriers dans leur contexte, François Dalbert vient de vivre deux événements importants :

  • Le décès de son père qui est survenu le 20 janvier
  • La naissance de sa fille Alice qui est survenue le 28 janvier


Les transcriptions sont faites en respectant l’orthographe et la syntaxe des courriers originaux …



« Le Tremblay 13/2 1915
Ma chère Hélénie,
Je viens à l’instant de recevoir par l’intermédiaire de Roger ta lettre du 6. Je suis bien heureux que tu aime bien notre pauvre petite mais aussi je l’aime déjà autant que mon petit Georges et il me tarde bien de la voir, apprends-le lui aussi à bien aimer sa petite « nixe » (Note : elle se nomme Alice et j’imagine que son frère âgé de 2 ans et demi la nomme ainsi).
Bien qu’elle n’ai pas été (désirée) pour nous ils seront toujours égaux, ce n’ai point sa faute pauvre petite si elle ne nous était pas indispensable. Elle n’a point demandé à venir, et, si elle ne nous était pas indispensable pour vivre elle ne nous empêchera pas non plus ! Le plus ennuyeux c’est de l’élever, c’est sa peine et sa santé qui s’altèrent à ton profit ! Tu fais bien de ne pas la faire baptiser avant mon retour, car Louis et Rosa sont tous désignés pour la tenir, eux s’intéressent à nous et ça leur revient de droit.
Quand bien même il faudrait attendre longtemps, attend, elle n’en voudra pas et ne te laisse pas intimider par de faux préjugés ! J’espère qu’avec les bons soins de ta mère tu n’as pas fait d’imprudence et que tu ai a peu près remise c’est-à-dire en aussi bonne santé que possible. Fais tout ton possible pour te bien soigner que ce soit ta plus grande occupation tout le reste doit passer après. Aussitôt que tu seras capable de supporter l’air de dehors ainsi que la petite chérie faite vous photographier. SI cette demoiselle ne pouvait pas chez moi, pouvaient en trouver à Montmoreau.
Je m’étais fait photographier ici mais ça n’avait pas resté assez longtemps dans le bain, c’était moche pour que je te l’envoie. J’écris à Gayou et je luis dis de monter te payer, faites lui donner tout ce que vous pouvez, regardez sur le livre rien que l’an dernier ça doit se monter à 182 F 50.
Il fait un temps de chien et je suis heureux d’être là près du feu avec mes gros sabots et ma couchette de paille.
Hier il avait neigé et aujourd’hui il pleut à torrent.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que mes deux petits et tes parents.

Chauvit »

 Et la seconde :


« 15 février 1915

Ma très chère Hélénie,
Je suis toujours au Tremblay et bien heureux, je n’y resterai jamais assez nous voudrions bien tous y finir la guerre ! Nous trouvons tous en avoir fait notre part mais mois je n’exagère pas en le disant. J’ai pour amis 2 braves garçons, l’un prpr (Note : lire « propriétaire ») vers La Rochefoucauld est venu à nos foires, l’autre boulanger est de vers Tarbes, nous faisons la partie ensemble dans un petit bourg qui est situé à un km environ d’ici derrière un grand bois.
Nous faisons une bourre, prenons quelques consommations, juste pour passer le temps et calmer la soif ! Je ne fais point d’excès, j’économise tant que je peux mais quand nous en avons l’occasion nous oblige de nous distraire pour oublier le mauvais temps et les périls.
Hier soir nous y avons retrouvé trois jeunes messieurs qui parlaient Allemand et bien avec la patronne, nous y revenons ce soir pour qu’elle nous renseigne sur ce qu’ils sont ! J’étais excité et les surveillais le moindre geste la moindre parole contre nous c’en était fait de leur vie ! Mais comme ils ne disaient rien nous ne pouvions les attaquer sans savoir ce qu’ils étaient.
Les gens sont assez gentils envers nous, mais il y a tellement d’espions parmi nous que nous n’avons confiance en aucun des habitants.
Des bruits ont couru que notre Division allait être relevée et renvoyée ou en Alsace ou a Paris, est-ce vrai je l’ignore encore ? Il est certain qu’il y a un grand mouvement de troupes et que quelque chose se prépare.
Je reçois bien tes lettres mais je n’ai point reçu celle de Mme Moineau. Tant qu’aux colis, je ne pourrais pas les recevoir car j’ai dit à Roger de les garder.
Il faudra aussitôt qu’il ne fera plus de froid que je t’expédie les effets que j’ai en trop.
Si je vois Antoine je lui donnerai le colis, tu ne peux te faire idée de ce que je suis content de le voir ! Depuis si longtemps si exposé et ne voir personne de ma famille, ici à 600 km ça me rapporte là-bas vers vous tous. Que ton père ne se casse pas la tête pour le travail et surtout ne se fatigue pas et risque de prendre du mal c’est assez bien que tu sois malade toi. Et pendant qu’il n’y seront pas fais bien attention à toi et à notre petite Alice.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que mes deux pauvres petits et ton père et ta mère.
Ton mari qui pense à toi bien souvent

Chauvit »


Ces deux exemples illustrent trois choses intéressantes.

Premièrement, le temps est long sur le front et l’ennui est redoutable. Cela laisse d’ailleurs le temps à François Dalbert pour gérer sa maison à distance. L’exemple du baptême à décaler est un exemple édifiant !

Ensuite, il pense beaucoup à sa femme, espère qu’elle va bien, lui demande de se maintenir en bonne santé. Est-ce pas amour pour elle ? est-ce parce qu’il craint que ses enfants en pâtissent ? Difficile de savoir mais je pencherais quand même pour de l’amour mêlé de tendresse. Il faut dire que marié en 1911, il n’a pas pu profiter de sa vie en couple très longtemps …

Enfin, ce rapport aux Allemands est assez fort. J’ai du mal à croire que des soldats Allemands puissent prendre un verre dans un café situé manifestement à l’intérieur des lignes françaises … Peut-être s’agit-il d’Alsaciens ? En tout cas la réaction de cet ancêtre, pourtant bien éduqué peut surprendre …

Dans tous les cas, plonger dans cette correspondance vieille d’un siècle est une chance car cela permet de découvrir vraiment la personnalité d’un ancêtre, même s’il n’est pas très ancien. C’est une chose rare en généalogie de pouvoir disposer d’un tel corpus. Et je compte bien en profiter !


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mardi 21 octobre 2014

Un matin d’octobre


J’ai déjà eu l’occasion de relater au moins par deux fois la fin dramatique de la vie de François Dalbert Chauvit, un jeune homme de 29 ans, arrière-grand-père maternel de mon épouse, et mort pour la France le 29 octobre 1915 à Moreuil dans la Somme.

Cependant, certaines rencontres familiales sont pleines de surprises et j’ai eu l’occasion de mettre récemment la main sur plusieurs documents concernant cette période terrible. Ces documents manuscrits sont émouvants car ils permettent de mesurer à quel point la Grande Guerre a été la somme de millions de destin uniques. En effet, l’histoire telle que nous l’apprenons à l’école, nous donne une vision globale des faits, alors qu’en réalité, il s’agissait bien de drames personnels et familiaux.

Carte postale pour les Infirmières de la Croix Rouge en 1914-1918


Avant d’aller plus loin, il faut préciser que pour François Dalbert Chauvit, l’année avait relativement bien commencée puisque sa femme avait mis au monde une petite Alice le 28 janvier, offrant ainsi une petite sœur à Georges, son aîné de 2 ans et quelques mois. Cette naissance a eu lieu 8 jours après le décès de Jean Chauvit, le père de François Dalbert. Elle venait en quelque sorte compenser la perte d’un père.

Cependant, le 6 octobre 1915, le petit Georges meurt des suites d’un accident domestique (sa chemise de nuit a pris feu alors qu’il s’était trop approché de la cheminée). Cette information arrive au père qui est sur le front, ou plutôt qui est dans l’ambulance 1 du secteur 86 à Moreuil, dans la Somme, car il a été blessé quelques jours plus tôt.

La suite des événements est décrite ici …

Octobre 1915, jour indéterminé, mais probablement vers le 20 du mois



Courrier écrit par A. Louis, infirmière de la Croix à Rouge à Hélénie Lascaud, épouse de François Dalbert Chauvit


« Madame,
Tout à l’heure, en donnant à boire à votre mari, je trouve sur son lit votre lettre où vous lui annoncez la mort de votre cher petit.
Mais cette lettre il n’a pas dû la comprendre car il est bien faible en ce moment.
Il vient d’avoir une crise de rhumatisme aigüe et cela l’a bien abattu.
Que je vous plains chère Madame de passer par une si dure épreuve, perdre votre cher petit et savoir votre mari blessé  et malade.
Mais je vois que vous avez du courage, et comme vous le dîtes, il vous reste votre petite fille pour vous soutenir dans votre affreux malheur.
J’ai fait prévenir le frère de votre mari qui est tout près d’ici, j’espère qu’il viendra demain.
J’espère aussi que votre mari va reprendre le dessus  et alors qu’il pourra vous écrire.
Courage chère Madame et croyez à mes sentiments les meilleurs.
A. Louis
Infirmière de la Croix Rouge »



30 octobre 1915

Courrier écrit par Roger Chauvit, frère de François Dalbert à sa belle-sœur


« Ma très chère Hélénie,
J’ai la grande douleur de vous annoncer la mort de mon pauvre frère décédé hier à 7h du matin 29 octobre à l’Ambulance du secteur 86 (Moreuil, Somme).
Que de peines, que de malheur il faut avoir.
La semaine dernière j’avais été le voir, jamais, jamais j’aurais cru le voir ainsi.
J’ai parlé à Mrs les Majors, ils m’ont bien dit eux aussi, je ne croyais pas votre frère à ce point là.
Le 28, aussitôt que j’ai vu qu’il allait plus mal, j’ai été le voir. A mon arrivée il m’a reconnu. Le 29 aussitôt j’ai demandé la permission de faire faire une caisse en chêne, ce qui a été accordé.
Le soir même il a été mis en bière, passé à la chapelle du château, ensuite en terre au cimetière militaire.
Malgré tous ces malheurs chère Hélénie encore heureux qu’il est été accompagné par moi jusqu’à sa dernière demeure.
Malgré tout chère Hélénie, il faut prendre courage, nous en avons bien besoin dans ces circonstances.
Hier j’ai trouvé Mr Pichon, je lui ai prié de vous écrire ou à mes parents car moi demandez pas si j’ai eu des fatigues et des peines.
Dans tous ces malheurs qui viennent nous frapper chère Hélénie, recevez tous nos amitiés et plus grands regrets.
Votre beau-frère qui vous embrasse de cœur.

Chauvit

PS : Prévenez vos parents je vous prie, si vous avez besoin de me demander quelques renseignements je suis à votre entière disposition.
                               R C »



5 novembre 1915

Courrier écrit par Jean Boin, époux d’Adeline Lascaud,  la sœur d’Hélénie Lascaud, épouse de François Dalbert


« Ma bien chère Hélénie,
Reçu hier au soir ta carte de Mareuil et ta lettre de Bove.
J’étais au courant du grand malheur qui te frappe et nous aussi par une lettre de Roger me donnant détails. Je suis avec toi dans ton immense douleur et tu ne peux croire ce que je le regrette et ce que je te plains à toi depuis avant-hier que j’ai appris cette funeste nouvelle je suis tout autre et j’ai pleuré comme un enfant.
Mon Dieu que cette guerre est cruelle et que de pleurs se versent depuis cette maudite déclaration des hostilités.
Je te le répète encore ma chère belle-sœur, si je puis être utile de n’importe quoi et n’importe quand tu n’auras qu’à me faire signe, je serai absolument à ton service pour ce qui sera en mon pouvoir et crois bien que si je peux t’être utile et agréable ce sera pour moi d’abord un impérieux devoir et ensemble un réel plaisir.
Je m’arrête ma chère Hélénie parce que j’ai trop mal au cœur et t’embrasse ainsi que tes parents et fillette de tout mon cœur.
Ton beau-frère qui t’affectionne bien.
J Boin. »



Je crois que ces courriers se passent de commentaires …

Ils montrent toutefois que pour chaque homme mort, une sorte de solidarité affective s’est mise en place pour aider la veuve du mieux possible. Bien sûr, avec le temps tout ceci s’est estompé, mais ces trois lettres montrent que chacun a essayé d’apporter un peu de réconfort à ceux qui en avaient besoin, que cela soit la famille ou des inconnus, comme cette infirmière qui a tenté de réconforter non seulement le blessé dont elle avait la charge, mais également ses proches.

Ces courriers montrent aussi des différences dans la façon de vivre un événement. Roger Chauvit, le frère de la victime est assez distant et est plutôt satisfait de ce qu’il a fait pour son défunt frère (à sa décharge, il était aussi sur le front et sans doute assez troublé par ce qu’il vivait). Jean Boin, l’autre beau-frère, semble plus proche de sa belle-sœur, ne cessant de lui répéter qu’il peut compter sur lui en cas de besoin …

J’ai transcris littéralement les courriers, avec leur syntaxe parfois … étonnante. Nul doute que l’émotion des rédacteurs de ces courriers lorsqu’ils les ont écrits y est pour beaucoup …


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mardi 9 septembre 2014

Violence conjugale


Un ancien dicton auvergnat dit « Qui prend la fille du voisin en connaît tous les défauts ». En d’autres termes, mieux vaut prendre un conjoint dans sa paroisse ou, à la rigueur dans la paroisse voisine, que dans une paroisse éloignée, au moins on n’a pas de surprise et on sait à qui on a affaire. Et bien que le dicton s’adresse aux hommes, il est également valable pour les femmes.

Pourtant, lorsque Perette Chevalier a été en âge de se marier, c’est à Louvres-en-Parisis à plus de 40 de nos kilomètres qu’elle a été trouver son époux. A moins que ce ne soit l’inverse puisqu’Antoine Brimont est venu à Béthisy-Saint-Pierre pour les épousailles.

Femmes au début des années 1600


D’Anthoine Brimont on ne connaît pas grand-chose si ce n’est qu’il a dû naître quelques années avant l’an 1600. Quant à Perette Chevalier, elle est née à Béthisy vers 1594 du mariage d’Adrian Chevalier et d’Adrienne Thomas et sa famille est déjà implantée depuis des années à Béthisy-Saint-Pierre. Aussi il n’est pas étonnant que ces deux jeunes personnes s’épousent en face d’église le 27 janvier 1620 dans l’église paroissiale de Béthisy-Saint-Pierre.

Il semble qu’au début de cette union tout se passe bien, même s’il faut attendre le 15 février 1623 pour qu’un petit François naisse. Son parrain est Albin Domont et sa marraine est demoiselle Louise Le Caron, la fille de noble homme Jacques Le Caron. Malheureusement le nourrisson décède quelques jours plus tard.

Peut-être est-ce à ce moment qu’Anthoine Brimont devient violent avec son épouse, lui reprochant peut-être une certaine infertilité ? Il doit se dire qu’il aurait mieux fait de prendre une épouse dans sa paroisse … De son côté Perette Chevalier qui approche de la trentaine est sans doute désespérée car elle n’a toujours pas pu donner d’enfant à son mari, et elle découvre peut-être à ce moment-là la violence de son mari …

Le drame se produit peu de temps après le décès du petit François. Sans doute à la suite d’une dispute, dans un mouvement de colère, Anthoine Brimont s’empare d’un pot de grès et le lance en direction de son épouse, l’atteignant à la tête.
Le choc est si violent que Perette Chevalier s’effondre par terre, saignant abondamment de la tête. Il faut que des voisins, alertés par les cris, arrivent pour tenter de redresser ladite Perette mais le traumatisme est tel que peu de temps après, le 2 août 1623, elle décède. Elle avait 29 ans.

Les suites de cette affaire tragique ne sont pas connues, mais ledit Brimont quitte la paroisse de Béthisy-Saint-Pierre et on ne l’y reverra plus jamais. Sans doute aura-t-il refait sa vie ailleurs, à moins que la justice ne l’ait rattrapé et qu’il ait été condamné à quelque peine …

Le fait que le curé de la paroisse ait décrit les circonstances de la mort de Perette Chevalier indique clairement qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Son mari est nommément cité comme étant à l’origine de la mort de son épouse. Seule la raison de ce geste n’est pas indiquée. Mais il s’agit là indéniablement d’un acte de violence conjugale.


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mardi 2 septembre 2014

Histoire et généalogie


Pas plus tard que la semaine dernière je publiais un article qui montrait l’importance pour un  généalogiste de disposer de quelques connaissances historiques pour comprendre les raisons profondes d’un usage ou d’une pratique donnée (en l’espèce la généralisation en France des registres paroissiaux à partir de 1668).

Je ne suis pas objectif lorsque je dis qu’un généalogiste doit faire de l’histoire ou en tout cas en maîtriser les fondamentaux, étant moi-même passionné d’histoire. Cependant, je suis convaincu que le fait de connaître l’histoire de son pays, de sa province ou de son village sont  un atout important pour le généalogiste.

Tout revient finalement à se poser la question suivante : et si, faire de la généalogie ce n’était pas faire de l’histoire sans le savoir ?


Hérodote - Source Wikipedia


Contextualiser

Normalement, une fois qu’on a réussi à bâtir l’ossature d’un personnage, en ayant retrouvé son nom et quelques unes des dates clefs de sa vie, on est tenté d’aller plus loin, de comprendre l’environnement dans lequel il a vécu, de connaître les faits qu’il a pu vivre.

Parfois même on a des ancêtres qui sont acteurs de cette histoire qu’on apprend à l’école : un soldat déserteur pendant la bataille de Waterloo, un collecteur de gabelle dans le Maine, un couple obligé d’abjurer sa foi protestante après la révocation de l’Edit de Nantes, etc..

Dans tous les cas, on habille cet ancêtre en le situant dans son contexte. On est alors bien obligé de chercher à en savoir davantage sur la période pendant laquelle il a vécu et sur les faits marquants de cette époque. Non seulement cela nous permet de mieux comprendre les éléments qui figurent sur les documents qu’on a en notre possession, mais en plus cela permet de rendre cet ancêtre plus vivant.


Relier des faits entre eux

Lorsqu’on part d’un ancêtre et qu’on commence à identifier sa descendance et ses alliances on crée une sorte de nébuleuse qui va venir interagir avec d’autres nébuleuses pour fonder un groupe de personnes qui ont été en relation les unes avec les autres.

Que ce soient les liens établis entre des parents et les parrains et marraines de leurs enfants, les fratries, les mariages et remariages, on crée un nombre important d’interactions entre des personnes vivant dans un même lieu (ou en tout cas pas très éloignés les unes des autres) et à une même époque.

C’est ainsi que l’histoire locale peut permettre d’expliquer certains liens entre des familles ou que les liens entre certaines familles peuvent expliquer des alliances entre descendants. Au niveau de la famille on peut donc mieux comprendre l’enchaînement des unions ou des contrats passés entre différentes personnes. Car rien, ou si peu, ne procède du hasard total dans l’histoire de nos ancêtres.


Enquêter

On prête à Hérodote d’avoir inventé le concept « d’histoire ». Pour lui, faire de l’histoire c’était mener une enquête puisqu’en grec ancien, enquête se dit « historiè ». Mais que faisons-nous lorsque nous recherchons une date ou un lieu manquant ?  Nous menons une enquête …

Faire de la généalogie c’est fouiller parmi des centaines voire des milliers d’actes et de documents pour y trouver la pièce manquante au puzzle. Parfois d’ailleurs, la découverte d’une seule de ces pièces permet de donner une cohérence à plusieurs faits qu’on avait plus ou moins réussi à faire coexister, tout en sentant bien que le système ainsi conçu était un peu bancal : c’est une femme qui aurait eu son premier enfant à 13 ans alors qu’après enquête, la femme en question s’avère être la sœur aînée de l’enfant et pas sa mère …

Faire de la généalogie, c’est enquêter sans relâche jusqu’à trouver sinon les preuves irréfutables, au moins un faisceau d’indices suffisamment concordants pour qu’on ait de fortes présomptions. Bref, il faut être un peu têtu et perfectionniste pour faire de la généalogie …


La généalogie c’est de l’histoire

Je vois donc de très grands liens entre la généalogie et l’histoire. Mais peut-être que la généalogie est de l’histoire ? Une histoire locale, familiale, plus ramassée et ayant un impact plus faible sur la population d’un pays que l’Histoire avec un grand « H », mais de l’histoire quand même.
Si on prend les méthodes utilisées en recherche historique on constate sans problème qu’elles s’appliquent parfaitement à la généalogie. Toutefois cette dernière discipline a une caractéristique bien à elle : les liens qui relient ses acteurs à celle ou celui qui la pratique.

Ce lien particulier, génétique, ajoute l’émotion, la tendresse, la colère, bref, toute une foule de sentiments bien humains à une discipline plus neutre et analytique qu’est l’histoire.

La généalogie serait-elle donc de l’histoire avec du cœur en plus ?




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mardi 26 août 2014

Pourquoi 1668 est une date importante ?


Si 1792 est une date importante en généalogie car c’est là que démarrent les tables décennales et que les registres d’état-civil sont complètement entrés en vigueur, il existe une autre date moins connue qui est 1668.

Vous avez sans doute remarqué que cette date signe souvent les plus anciens registres paroissiaux disponibles, ce qui est somme toute assez frustrant dans la mesure où, une fois lancé sur une piste prometteuse, on se retrouve bloqué à cette date fatidique.

C’est une date d’autant plus étonnante que tout généalogiste qui se respecte sait qu’en 1539, l’Edit de Villers-Cotterêts ordonne la tenue des registres de baptêmes dans tout le royaume. Alors pourquoi n’avoir que si peu de documents de cette époque ?

Ordonnance de Louis XIV de 1667


Selon moi, il y a en fait 3 raisons.

Premièrement, les actes datant de 1539 ou des années qui suivent sont rares car il s’est passé  du temps entre leur rédaction et maintenant, et de nombreux événements peuvent avoir été à l’origine de leur disparition : négligence, incendie, inondation, rats, guerres, etc..

Ensuite, les registres étaient censés être rédigés sur papier. Cette matière aujourd’hui  banale était très chère à l’époque et les paroisses n’avaient ni les moyens, ni l’envie de dépenser de l’argent pour acheter de tels registres.

Enfin, le niveau d’éducation des  curés anciens n’était pas forcément très élevé et sans aller jusqu’à dire que certains d’entre eux étaient illettrés, ceux-ci n’avaient pas la culture nécessaire à la rédaction et à la tenue des registres en question.

Même si l’ordonnance Blois de 1579 et la mise en place du Rituel Romain par le Pape Paul V en 1614 ont permis de faire progresser les choses, il faut attendre 1668 pour que les choses bougent vraiment. Mais pourquoi 1668 ?

Tout simplement parce que c’est la période à laquelle le Roi Louis XIV commence  son règne personnel et qu’il met en place le « Code Louis », précurseur du Code Civil, en 1667. Ce code précise que désormais les baptêmes, mariages et sépultures doivent être tenus en 2 exemplaires, un restant à la cure (la minute) et l’autre partant au greffe du Tribunal Royal (la grosse).
Louis XIV ayant réorganisé le royaume il avait les moyens de sa politique et il est clair que désormais les curés ne pouvaient plus être aussi négligents qu’autrefois. Par ailleurs, le niveau moyen des curés progresse et désormais, ce sont des personnes éduquées qui tiennent les cures.


On doit donc à la volonté de Louis XIV et à son ordonnance de 1667, qui entrera en application entre 1668 et 1669, de disposer de registres complets depuis cette période. Cette date a donc une explication mais, comme je le disais en introduction, on peut regretter que tout cela n’ait pas commencé plus tôt, ce qui nous aurait permis de remonter plus loin dans le temps dans un grand nombre de cas.


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mardi 8 juillet 2014

Démocratie et Ancien Régime


Si on regarde l’histoire de France rapidement et dans les grandes lignes, on se dit que la Révolution Française, outre qu’elle a aboli les privilèges de la noblesse et du clergé, a doté la nation d’une constitution et a permis d’instaurer la démocratie.

Il s’agit évidemment d’un raccourci  qui non seulement ne décrit pas la réalité : la démocratie au sens où nous l’entendons aujourd’hui avec le suffrage universel est très récente et la notion de liberté qui est souvent associée dans notre inconscient collectif avec celle de démocratie n’était pas vraiment de mise lors de la Terreur …

La question qu’on peut alors se poser est la façon dont fonctionnaient nos villages et bourgs sous l’Ancien Régime. Je parle volontairement de villages et de petites paroisses car Paris et les grandes villes ne sont pas toujours représentatives de ce qui se passait dans le reste du royaume.

Eglise de St Céneri le Gerei - Crédit chtoric67


J’ai récemment lu (ou plutôt parcouru quelques heures durant) deux ouvrages écrits en 1882 par Louis Marie François Guiller, chanoine titulaire de Laval et qui traitent de l’histoire religieuse et féodale de Changé-lès-Laval, paroisse jouxtant Laval et de nos jours réduite à un quartier de cette ville.

Il est clair que les idées politiques de notre auteur guident son récit, mais il cite tellement de sources précises et d’actes de toutes sortes qu’on peut cependant considérer les informations qu’il donne comme fiables.

Ainsi,  notre chapelain nous apprend que :


« (…) les affaires paroissiales à cette époque (XVIIème siècle) étaient réglées par le général des habitants, réunis en congrégation ou assemblée, à l’issue de la grand’messe. C’étaient dans ces assemblées que se donnaient les baux tant des immeubles, pré, closeau, maisons et jardins (…) »


Et plus loin :


« Dans chaque paroisse existait un procureur-marguillier et un procureur-syndic (élus pour 2 ans dans la paroisse de Changé). C’était à la diligence du premier que le général des habitants était convoqué, quand il s’agissait des affaires de la fabrique, des réparations à exécuter aux bâtiments de l’église et au clocher, ou des décorations intérieures de l’édifice sacré. Lorsqu’il s’agissait des affaires intéressant la communauté entière, le procureur-syndic provoquait les assemblées générales, qui se tenaient le dimanche, à l’issue de la grand’messe paroissiale, après convocation faite au prône et au son de la grosse cloche. (…) Un ou plusieurs notaires étaient appelés et rédigeaient, séance tenante, par un acte public et authentique, les procès-verbaux de ces réunions, lesquels étaient ensuite signés par les témoins à ce requis et par tous les habitants présents sachant le faire. »


Je dois avouer qu’à la lecture de ce texte, j’ai été vraiment surpris de voir à quelle point ces villages du milieu du XVIIème siècle étaient organisés et modernes ! On est loin de l’image de paysans ignares subissant les prêches en latin du curé qui n’avait que pour but de récolter sa dîme …

Mais, on ne se refait pas et j’ai quand même voulu vérifier ces informations données par ce chapelain.

Et c’est ainsi que je suis allé fouiller du côté de Saint-Céneri-le-Gerei, dans l’actuelle Orne, à environ 80km au Nord-Est de Laval. Il se trouve en effet qu’une partie de ma famille provient de cette paroisse assez atypique et j’ai donc eu l’occasion à plusieurs reprises d’en parcourir les registres paroissiaux.

Je dis atypique parce que dans le dernier tiers du XVIIème siècle, elle a eu comme curé un certain messire Bourdon qui avait comme principe de noter sur ses registres, tous les événements concernant ses paroissiens, y compris lorsqu’un tel passait un contrat avec tel autre. Ainsi, nous avons une véritable annexe des actes notariés car on a un résumé de la transaction, du notaire concerné, du montant de la transaction, etc..

Et évidemment, on a les comptes-rendus des assemblées générales dont parle notre chapelain.

D’ailleurs, je ne résiste pas au plaisir de partager ici le compte-rendu de deux de ces assemblées qui statuaient sur qui allait payer et collecter la taille … Je croyais naïvement au départ que cet impôt était collecté par des officiers royaux ou seigneuriaux, alors qu’en fait les paroissiens s’en chargeaient à tout de rôle … Etonnant, non ?


« Le dimanche trentième jour de septembre mil six cent quatre vingt cinq, devant nous Jacques Bourdon, prêtre curé de St Cénery le Gerei, les paroissiens de ladite paroisse dont les noms ensuivent Pierre Camus, François Marquet, Nicolas Lheraunet, Paul Tousel, René Ribot, Christophe Leurson, Jacques Duval, Vincent Fortin, Gilles Métayer, René Olivier, Michel Petienne, François Fouqué, Nicolas Mercier, étant assemblés à l’issue de la messe paroissiale après le son de la cloche au lieu accoutumé en forme de général ont tous d’un commun consentement nommé pour collecteurs de la taille de l’année suivante  1686 les personnes de Guillaume Marchand, René Cosseron et René Ribot et pour procureur syndic Jacques Duval et ce en présence de Michel Camus, bourgeois d’Alençon et de maître Vincent Fortin, diacre de cette paroisse, lesquels ont signé (…) »


Suit un acte de baptême puis :


« Le dimanche quatrième jour de novembre mil six cent quatre vingt cinq, devant nous Jacques Bourdon, prêtre curé de la paroisse de St Cénery le Gerei, les paroissiens de ladite paroisse dont les noms ensuivent François Marquet, André Mainfray, René Olivier, René le Feuvre, Pierre Touchar, Jacques Duval, Pierre Camus le jeune, Christophe Leurson, Pierre Pitton, Pierre Marquet, Michel Duval, étant assemblés à l’issue de la grande messe paroissiale dudit lieu en la manière accoutumée ont tous d’un commun consentement nommé pour être enrôlés aux rôles de la taille de l’année mil six cent quatre vingt six les personnes de René Fouqué, François Fouqué, René Ribot, Urbain Fouqué, Gilles Buberon et pour être dérôlés René Soutif et Louis Patry l’aîné, la veuve Pierre Vin…, Christophe Leurson le jeune, Pierre Fortin, Jacques Guilpin, Charles Troussard, Marguerite Legros veuve Gabriel Bourdin, à quoi personne n’a contredit.
Fait ledit jour et an que dessus et présence de Maître Vincent Fortin, diacre de cette paroisse et René Coutrel de Moulions, témoins. »


C’est toute la vie d’une paroisse qui s’écrit devant nous avec son fonctionnement interne et un fonctionnement qui semble assez sérieux puisque la communauté décide qui peut/doit payer l’impôt ou non. Et tout ceci sans que cela soit imposé par une quelconque autorité extérieure …

Ainsi, le chapelain Guiller ne se trompait pas lorsqu’il décrivait le fonctionnement de sa paroisse sous Louis XIV. Cependant, il est à mon avis assez rare de trouver des curés qui décrivent autant la vie de leur paroisse dans leurs registres, ces informations étant en principe portées sur les registres tenus par les marguilliers.

Si on s’en tient à la définition d’origine, alors oui, il existait une forme de démocratie dans nos campagnes même sous le règne de celui qui est décrit comme l’archétype du monarque absolu. On découvre qu’en fait, les organisations paroissiales étaient très vivantes et très dynamiques, prenant en main leur gestion et ne reportant à des autorités extra-paroissiales qu’en cas de litige important.
Ces éléments devraient nous faire réfléchir sur la façon dont on enseigne l’histoire de France à nos enfants, mais ceci est un autre débat …


Et vous, avez-vous eu des témoignages de la sorte dans vos recherches généalogiques ?



Pour aller plus loin :
           

mardi 29 avril 2014

Un sujet pas très catholique …


Dans la vie il y a quelques personnes dont le comportement est extraordinaire et qui peuvent nous servir d’exemple. Au milieu, il y a l’immense majorité qui est composée d’individus ni bons ni mauvais, mais tout simplement humains et qui tentent de faire de leur mieux. Mais à l’autre bout de la chaîne, il y a des personnages dont la bassesse et la médiocrité est effarante et qui sont d’une petitesse absolue.

Lors de mes recherches sur la paroisse de Béthisy Saint Pierre dans l’Oise, j’ai rencontré, je pense, un de ces hommes tiraillé entre ses pulsions, sa personnalité et les contraintes d’un monde très peu tolérant. Un de ces hommes qui composaient la majorité des sujets de Louis XIII, ni ange, ni démon.


Croix huguenote

Le contexte

Le Valois a ceci de particulier qu’il est proche de Paris et qu’il est à l’origine d’une dynastie qui a régné sur la France de Philippe VI en 1328 jusqu’à Henri III en 1589. Par ailleurs, il semble que le fait que le roi Henri IV, au départ un des leaders de la cause huguenote se soit marié à Marguerite de Valois, la sœur des trois frères ayant régné de 1559 à 1589, cette région ait été propice aux idées de la Réforme.

On trouve d’ailleurs beaucoup d’abjurations en 1698, date de la signature par Louis XIV de l’Edit de Fontainebleau, mettant fin à l’Edit de Nantes promulgué par son aïeul. Mais, ci et là et bien avant 1698, on trouve des actes d’abjurations prouvant le zèle de ces curés prêts à tout pour sauver ces pauvres âmes perdues.

Cependant, il est assez rare de trouver dans ces actes, les raisons qui ont poussé ces hommes et ces femmes à suivre les préceptes de Calvin. Certains, voire plupart, sont nés protestants et ils ont fini par se convertir de guerre lasse (plus sans doute que par conviction profonde), d’autres en revanche, nés catholiques, ont fait le choix un jour de changer de religion, mais ont finalement renoncé et sont finalement revenus dans la maison du Père, si on veut faire un parallèle avec la parabole du retour de l’enfant prodigue …

Philippe Lavoine

La première fois que j’ai rencontré Philippe Lavoine, c’était sur les deux derniers feuillets des registres paroissiaux allant des années 1638 à 1661, correspondant sans doute au ministère de Jacques Mariage, le curé de Béthisy Saint Pierre.

Ce curé avait une écriture détestable, omettait de noter les sépultures des enfants et oubliait parfois de noter des noms dans les actes de baptêmes, de mariage ou de sépulture de ses ouailles. Mais vu de l’évêché il était quand même méritant car il a réussi à faire rentrer dans la « vraie église » quelques âmes perdues. Au nombre de ces huguenots on compte Philippe Lavoine et ses enfants.

Ce qui est remarquable avec la conversion de ce Philippe Lavoine c’est qu’il est né catholique et qu’il s’est converti vers 1638 au protestantisme. La raison pour laquelle il s’est converti n’est pas spirituelle ou même intellectuelle, mais purement … personnelle. En effet, notre curé Mariage note :


« (…)lequel a déclaré que dès sa jeunesse il a toujours fait profession de la religion catholique apostolique et romaine en laquelle il a été baptisé, instruit … sinon que depuis quatre and, par la honteuse fréquentation qu’il a eu avec aucune hérétique demeurant en ce bourg, il est tombé en ladite hérésie calvinisme qu’on nomme ordinairement entre eux la religion prétendue réformée et qu’il demeura pendant ledit temps sans être néanmoins assuré ni certain de sa croyance, a… a toujours eu des doutes et difficultés sur les articles de foi qu’on professe en ladite prétendue religion (…) »


Traduit en des termes plus contemporains, Philippe Lavoine a fauté avec une huguenote et s’est laissé entraîner dans la foi de Calvin pour suivre sa maîtresse. Notre curé ne précise pas si Philippe Lavoine était alors veuf ou non (même s’il est fortement probable que oui), mais toujours est-il qu’on en peut pas s’empêcher de faire un parallèle avec la Genèse où Eve, séduite par Satan a proposé à Adam de manger le fruit de l’arbre de la connaissance … Chacun aura, je pense reconnu les acteurs de la Genèse version 1638 !

En tout cas, notre homme est tourmenté, doute de la véracité de qu’on lui enseigne au Temple et, sans doute ayant rompu avec la belle calviniste, ou celle-ci étant décédée à son tour, il décide de rejoindre les rangs de la Papauté.

Ainsi, avant de lister les témoins, l’acte donne le dénouement de cette affaire :


«(…)Etant pleinement satisfait et enhardi par les preuves de la Sainte Ecriture autorité des com… des … aux témoins … il a reconnu que ladite église catholique est la seule et vraie église en laquelle il peut faire son salut et partant et présentement de son plein gré et libre volonté abjuré et renoncé à ladite hérésie calvinisme comme abominable et détestable, désirant moyennant la grâce de Dieu rentrer au giron de la Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine en laquelle il a été comme dit est, baptisé, instruit et dont il a fait profession en toute sa vie sinon derniers lesdits quatre ans et professe désormais y demeurer fermement, y vivre et y mourir reconnaissant qu’elle est la seule vraie église et que hors d’icelle il n’y a point de salut.(…) »


Notons au passage que le curé Mariage n’y va pas par quatre chemin en écrivant que la religion de Calvin n’est rien moins que « abominable et détestable » … On mesure clairement les progrès faits depuis ce temps …

Un homme pas si net que ça

Bref, le portrait de Philippe Lavoine tel que décrit pas le curé Mariage est celui d’un pauvre type séduit par une sirène huguenote, mais qui pris de remords et assailli par le doute décide de revenir au bercail, tel le fils prodigue décrit par Saint Mathieu. On peut d’ailleurs penser que la relation des faits a une vertu éminemment pédagogique pour notre curé qui a dû y voir un signe divin.

Mais remontons un peu le temps et tâchons d’en savoir plus que notre Philippe Lavoine, marchand filassier de son état, donc a priori pas si benêt que cela.

Le 27 mai 1619, Philippe Lavoine épouse Denise Lefebure. Son acte de mariage est un peu spécial car il mentionne deux informations intéressantes :


« Philippe Lavoine et Denise Lefebure, paroissiens de St Pierre de Béthisy furent conjoints ensemble par mariage le lundi 27 de mai mil six cent dix neuf assistés de quelques uns de leurs parents, après les fiançailles qui furent il y avait plus de quatre ans et ont quasi derniers temps vécus en concubinage, et pendant ledit concubinage ils ont engendré un enfant à cause de quoi ledit enfant a été mis en dessous le drap sans avoir … »


Etonnant, non ?!

Notre homme a donc été fiancé 4 ans pendant lesquels il a eu un enfant avec sa fiancée et il a fallu finalement le mariage des parents pour reconnaître ledit enfant !

La réflexion qui me vient à l’esprit, c’est que ce Philippe Lavoine est un sacré coquin qui a le chic pour se mettre dans des situations pas possibles et qui finit toujours par rentrer dans le droit chemin, contraint et forcé. Je pense qu’il aurait été plus heureux à notre époque, car manifestement, il n’était pas très heureux des règles de vie imposées par son temps !

On notera la résurgence de l’expression médiévale « enfant mis en-dessous le drap » qui signifiait jadis faire sortir inopinément l’enfant illégitime de dessous le drap marital pour simuler une naissance spontanée une fois le mariage prononcé, ce qui permettait de le légitimer du même coup, l’enfant étant né après l’union de ses parents !

Un père tyrannique ?

Non content de ne respecter aucune règle en vigueur à son époque, Philippe Lavoine a entraîné toute sa famille dans sa « folie ». En fait, on ne parle pas de sa femme, qui devait être décédée au moment des faits car je pense que s’il avait quitté sa femme légitime pour aller vivre avec sa maîtresse calviniste, il aurait été qualifié d’adultère, et les choses auraient sans doute été plus compliquées pour lui ...

Toujours est-il qu’à la suite de l’acte d’abjuration de Philippe Lavoine, on trouve celui de ses trois fils puînés, Pierre âgé de 13 ans, Jean âgé de 11 ans et Philippe âgé de 5 ans. Les raisons qu’ils mettent en avant pour justifier leur conversion au catholicisme sont que :


« (…) tous allant au prêche à leur grand refus, mais pour seulement obéir à leur père (…) »


D’ailleurs, quelques mois avant la conversion du père, le fils aîné, Antoine Lavoine avait craqué le premier puisqu’âgé de 18 ans, il abjure sa foi protestante :


« (…) lequel pour obéir à son père a été … de trois ans et demi ou environ à venir dans la religion calvinisme que l’on appelle la religion prétendue réformée, reconnaissant les abus et erreurs de ladite religion calvinisme a quitté et abandonné l’hérésie pour son ranger dans la vraie église catholique et apostolique romaine de laquelle il était sorti depuis trois ans et demi ou environ pour obéir à son dit père (…) »


Un scénario probable

Philippe Lavoine rencontre Denis Lefebure dans les années 1614. Il se fiance en 1615 mais tarde à se marier. Cependant, ne pouvant se contenter de disposer d’une fiancée et d’attendre sagement le mariage pour commettre le péché de chair, il lui fait un enfant qui naît alors qu’ils ne sont pas encore mariés … Scandale ! Le mariage tant repoussé est alors nécessaire, ce qui est fait le 27 mai 1619.

Quelques années passent et le couple voit naître d’autres enfants :

  • Antoine vers 1623
  • Pierre vers 1628
  • Jean vers 1630
  • Philippe vers 1637


Il est probable que Denise Lefebure décède vers 1637-1638. Désoeuvré, Philippe Lavoine rencontre une femme de Béthisy qui est protestante. Il tombe amoureux et la suit, avec ses enfants, forçant tout le monde à suivre les préceptes de la Religion Prétendue Réformée. Nous sommes alors en 1638.

Mais au fond de lui, il n’est pas convaincu, et il est possible que son métier de marchand filassier en pâtisse. La révolte gronde aussi parmi ses enfants qui sont sans doute rejetés par leurs anciens amis catholiques et pas forcément acceptés par les protestants …

En octobre 1641, le signal du ralliement à la religion catholique, apostolique et romaine est donné par Antoine, le fils aîné. S’ensuivent le père et les autres fils.

Voici donc une histoire peu banale d’un homme sans doute pris entre sa personnalité et les contraintes imposées par une époque où la religion était tout … Un homme pas très catholique en somme !


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Pour aller plus loin :


           

mardi 25 mars 2014

Le tatoué


Depuis leur retour de Salt Lake City, certains généalogistes ont lancé une discussion sur le story telling en généalogie. C’est un sujet intéressant car si les histoires sont bien racontées, cela permet de donner du corps à une généalogie qui ne serait sans cela qu’une suite insipide de noms, de dates et de lieux.

Mais pour ne pas tomber dans le roman, il est nécessaire de s’assurer que les faits qui sont décrits sont avérés, l’imagination de l’auteur n’étant activée que pour lier certains événements entre eux. Encore que cette « imagination » ne doive se baser que sur des éléments sinon réels, au moins fortement probables.

Pour cela, le généalogiste dispose de plusieurs sources : les registres paroissiaux ou de l’état-civil, les actes notariés, les articles de presse, les livres, les listes de matricules, les registres militaires, les recensements, etc..
Chaque époque fournit son lot de documents, même si (malheureusement), plus on remonte dans le temps, moins les sources sont étoffées.

Pour illustrer le propos ci-dessus, je vais parler dans ce billet de mon arrière-grand-père paternel, Pierre Joseph SABOT, le sosa 16 de mes enfants et que je nomme affectueusement « le tatoué ».


Agents de police à la fin du XIXème siècle


Les informations qui vont être données ci-dessous proviennent de trois sources principales : les registres de l’état-civil de Saint-Etienne (Loire), sa fiche militaire et des archives familiales dont une bible. Et ces sources permettent de montrer ce qu’on peut faire (ou écrire) lorsqu’on quitte quelques instants les registres de l’état-civil.

Ce que nous donne l’état-civil

Pierre Joseph SABOT est né le 12 mars 1864 à Saint-Etienne du mariage d’André SABOT et d’Annette CHAREYRON. Il épouse Marie Julie FOGERON le 4 septembre 1893, également à Saint-Etienne et de ce mariage naîtront 8 enfants dont 6 parviendront à l’âge adulte, au nombre desquels se trouve mon grand-père paternel.

A ce jour, j’ignore la date de son décès, mais je sais qu’il est décédé après 1910.

Inutile de revenir sur ce qui a été dit plus haut, mais on se rend rapidement compte que les données recueillies dans les registres de l’état-civil ne permettent pas d’aller très loin …

Un élément supplémentaire

Il se trouve que nous détenons la bible qui lui a été remise lors de son mariage avec Marie Julie FOGERON. Pourquoi une bible ? Parce que la tradition protestante est de remettre une bible au couple qui vient de se marier, de sorte à permettre à la famille d’étudier les écritures à la maison. J’ai d’ailleurs moi aussi reçu une bible du pasteur qui m’a marié, comme quoi, certaines traditions traversent les siècles !

Cette bible nous apprend deux choses.

Tout d’abord, elle montre que Pierre Joseph SABOT et Marie Julie FOGERON étaient protestants. Cela n’est pas rare dans cette région, mais cela donne un éclairage particulier sur une minorité religieuse qui n’a eu réellement le droit d’exister qu’à partir de 1787 … Et cela me permet accessoirement de faire remonter l’adhésion à la religion protestante de ma branche paternelle au moins à cette période.

Ensuite, sur cette bible figure la liste des enfants qui sont nés du mariage ainsi que leurs dates de naissance et, pour ceux qui sont morts jeunes, leur date de décès. On dispose donc d’informations qu’il sera aisé de vérifier et on a la descendance complète du couple.

Enfin, ces notes étant manuscrites, on a un document assez émouvant dans la mesure où ce sont les parents eux-mêmes qui ont écrit ces informations.

Le livret militaire

Par chance, Pierre Joseph SABOT n’a pas effectué un service militaire classique et son livret est suffisamment complet pour, non seulement nous donner un aperçu de sa carrière entre 1884 et 1910, mais encore nous donner une explication parfaitement recevable sur ladite carrière.

Commençons par le début.

On apprend tout d’abord que Pierre Joseph SABOT faisait 1m59 de haut (ce qui n’est pas bien grand …) qu’il était châtain, qu’il avait les yeux bleus, un front bombé, un nez et une bouche moyens, un menton rond et un visage ovale ! De quoi dresser un portrait-robot de notre homme.
Mais, on apprend également qu’il portait un tatouage au bras droit !  Que représentait ce tatouage ? En quelles circonstances l’a-t-il fait faire ? Difficile de répondre, même si la suite de la lecture donne quelques pistes.

Etant né en 1864, il était de la classe 1884.
Effectivement, nous apprenons qu’il a tiré le numéro 25 lors du tirage dans le canton de Saint-Etienne et que la visite médicale l’a déclaré « propre au service ». Nous savons également que son niveau d’instruction était 3, ce qui signifie, si on s’en réfère à l’ordonnance du 26 novembre 1872 qu’il « possédait une instruction primaire plus développée ».

Sachant que le niveau 2 signifie savoir lire et écrire et que le niveau 4 signifie qu’on a obtenu le brevet de l’enseignement primaire, on en déduit que Pierre Joseph SABOT savait lire, écrire, compter et avait quelques notions de culture générale.

La suite est intéressante.

Il a quitté Saint-Etienne le 2 décembre 1885 et est arrivé au Corps le lendemain. Il est affecté au 3ème Régiment d’Infanterie de Marine basé à Toulon. Pourquoi cette affectation ? Etait-ce volontaire ou arbitraire ? Impossible de le savoir sans témoignage direct.
Toujours est-il que ce Régiment a été créé par Louis Philippe le 20 novembre 1838 et il a pris une part active aux expéditions françaises qui ont permis la réalisation de l’Empire colonial.

Cochinchine et Cambodge ...


Il restera dans ce Régiment jusqu’au 19 avril 1889, date à laquelle il rejoint le 4ème Régiment d’Infanterie de Marine. Il n’y restera que quelques mois car le 10 juillet 1889, il est envoyé en congés renouvelables en attendant son passage dans la réserve. A cette époque un certificat de bonne conduite lui est accordé.

Mais alors, qu’a-t-il fait pendant toutes ces années ?
La suite du livret nous l’apprend :

  • du 20 juillet 1887 au 23 août 1887, il reste en France
  • du 24 août 1887 au 1er décembre 1887, il part pour la Cochinchine (Sud du Vietnam)
  • du 2 décembre 1887 au 15 janvier 1889, il se trouve au Cambodge
  • du 16 janvier 1889 au 18 avril 1889, il retourne en Cochinchine
  • du 19 avril 1888 au 21 mai 1889, il est sur le Colombo, navire qui effectuait la navette entre la France et l’Indochine pour y transporter les troupes

Le Colombo, transporteur de troupes coloniales


Le temps de revenir en France, et il passe dans la réserve le 1er novembre 1889 …

Personnellement, je trouve extraordinaire qu’un simple ouvrier de Saint-Etienne ait pu partir aussi loin et pendant près de 2 ans ! Et on tient sans doute là l’explication du tatouage au bras droit !

Mais les informations tirées de ce document militaire ne s’arrêtent pas là car il nous apprend que du 27 mars 1890 au 5 mai 1891, il est affecté spécialement à la Manufacture d’Armes de Saint-Etienne. Ce qui est étonnant c’est qu’il descendait (sans le savoir sans doute) d’une lignée d’armuriers de Saint-Etienne qui sévissait à l’époque du règne de Louis XV … Comme quoi, l’histoire aime les clins d’œil …

Etant dans la Réserve, il était supposé effectuer des périodes de service. Mais le document nous apprend qu’il n’en a réellement effectuée qu’une, du 22 août au 18 septembre 1891, au 4ème Régiment d’Infanterie de Marine. Sans doute une occasion pour lui de retrouver ses camarades.

Mais il n’effectue pas sa seconde période de service car il est dispensé du fait qu’il exerce désormais le métier d’agent de police !

Le 1er novembre 1892, il passe dans l’armée territoriale mais il n’est toujours pas disponible du fait de son métier d’agent de police.

Les dernières informations dont on dispose indiquent qu’après être passé dans la Réserve de l’Armée Territoriale le 1er Novembre 1904, il est définitivement libéré de service militaire le 1er Octobre 1910. Il a alors 46 ans et 6 enfants !

Retour à l’état-civil

Si on revient un peu à l’état-civil, on comprend mieux son mariage « tardif ». En effet, il n’épouse Marie Julie FOGERON que le 4 septembre 1893, c’est-à-dire à 29 ans. Seulement, les informations découvertes plus haut donnent une explication plausible : il était à l’étranger jusqu’à fin 1889 et que ce n’est qu’à partir de mi-1891 qu’il trouve un emploi « stable » de gardien de la paix.

Il a sans doute attendu de disposer de suffisamment de revenus fixes pour penser à fonder une famille.

Quelle conclusion en tirer ?

Un petit homme de 1m59, châtain aux yeux bleus, Pierre Joseph SABOT, quitte sa ville natale de Saint-Etienne pour Toulon. Mais ce n’est là qu’une première étape. Il part ensuite au sud Vietnam et au Cambodge, servant dans le 3ème puis le 4ème Régiment d’Infanterie de Marine pendant 4 ans.
A son retour en métropole, il travaille quelques temps à la Manufacture d’Armes de Saint-Etienne puis devient Agent de Police. Deux ans plus tard il se marie au Temple et à la Mairie avec Marie Julie FOGERON qui lui donnera 8 enfants, dont mon grand-père paternel !

Quelle vie !

Tous ces documents m’ont énormément appris sur cet ancêtre finalement très proche, ce qui démontre que toutes les sources sont bonnes à explorer. Il restera toujours des mystères comme ce que représentait son tatouage, mais on peut désormais imaginer quelques pistes car sans doute avait-il un lien avec le RIMa ou l’Indochine …
Il ne restera plus qu’à mettre tous ces éléments en forme, les étayer avec la documentation nécessaire sur la période de la colonisation pour écrire une tranche de vie de Pierre Joseph SABOT … Mais ceci est une autre affaire !



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Pour aller plus loin :